PAR MELANIE BARWICK

La langue que nous utilisons pour définir les concepts est importante sachant que la perception mutuelle façonne notre univers. En évitant toute confusion dans la nomenclature, nous avons un meilleur entendement du monde qui nous entoure et à titre de chercheurs ou de praticiens, nous approfondissons notre base de connaissances et la transmettons. La langue que nous partageons nous aide à communiquer de manière plus efficace et celle-ci est essentielle à la collaboration et à la création en commun, qui pour sa part est déterminante pour la science (Thomas et McDonagh, 2013).

Cela fait près de 15 ans que j’enseigne le transfert des connaissances (TC) et la mise en œuvre de la science. Durant cette période, j’ai abouti à une intelligibilité qui permet d’être à l’aise avec la signification du terme transfert des connaissances. La voici.

Définition du transfert des connaissances

En bref, le transfert des connaissances est le procédé de communication de données probantes issues de la recherche en ayant recours à des processus et à des stratégies qui veillent à ce qu’on puisse accéder à la preuve et à la comprendre de manière à ce qu’elle serve à une palette d’utilisateurs de ces connaissances, à la fois dans le monde universitaire et au-delà, selon les circonstances. La meilleure façon d’appréhender le transfert des connaissances est en le définissant comme un terme général qui comprend plusieurs sous-spécialités qui ne se contiennent pas au domaine de la recherche médicale, lesquelles sont : la dissémination; le changement de la pratique, du comportement, ou des politiques; la gestion des connaissances et la commercialisation et le transfert de technologie. Le terme science translationnelle ou science de la translation est de moins en moins utilisé de nos jours, par contre il fait référence à l’action de passer de la science fondamentale à l’application clinique; une portion du continuum translationnel.

Terms related to knowledge translationLorsque nous cherchons à modifier une pratique, un comportement ou une politique, nous entrons dans l’univers de la sous-spécialité de la mise en œuvre de la science, définie comme étant : « L’étude scientifique des méthodes favorisant l’incorporation systématique de conclusions issues de recherche et autres pratiques éclairées par des données probantes dans la pratique quotidienne, et par conséquent, améliorant la qualité et l’efficacité des soins et des services de santé » (Eccles et Mittman, 2006). Remarquez que la priorité de la finalité ou de l’objectif du TC est de « favoriser l’incorporation systématique ». Ceci présuppose que la preuve de la recherche que nous partageons a une utilité instrumentale et est prête éthiquement à son application et à un déploiement. La mise en œuvre de la science n’englobe pas la totalité des buts et activités de la palette de transferts des connaissances et par conséquent, les termes sont liés mais ne sont pas synonymes.

Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, la documentation du domaine de la santé de nature empirique s’est servie du terme « Stratégie de TC » pour faire référence spécifiquement à des stratégies visant à des changements de pratiques, causant ainsi la confusion entre les deux termes (p. ex., Scott et autres, 2012). La même chose est manifeste dans les modèles de changement de pratiques (p. ex., Graham et autres, 2006). La possibilité que nous entreprenions un transfert des connaissances pour d’autres raisons que le changement de pratiques s’est perdue dans l’interprétation. Le regain le plus récent en documentation sur la mise en œuvre de la science a toutefois engendré une plus grande transparence lorsqu’il est fait référence à des stratégies de mise en œuvre (voir Powell et autres, 2012; Powell et autres, 2015) et des cadres et modèles de mise en œuvre (voir Nilsen, 2015).

Que vous préfériez le terme transfert des connaissances ou mobilisation des connaissances importe peu puisque ces deux termes comprennent les processus et les stratégies auxquels on a recours pour atteindre des objectifs en matière de TC. Se servir du terme transfert des connaissances comme synonyme de mise en œuvre de la science sous-entend que la pratique, le comportement ou le changement de politique est l’unique objectif du partage de données probantes éclairées par la recherche. Ceci n’est tout simplement pas le cas, ne serait-ce que pour la simple bonne raison qu’une grande majorité de l’activité de TC en pratique et en science est solidement ancrée dans l’accomplissement d’une prise de conscience et de la transmission d’information et que très peu de recherche est disponible pour une utilisation instrumentale (Amara, Ouimet, et Landry, 2004). L’utilisation instrumentale suppose d’appliquer les résultats de la recherche par des moyens directs et précis. L’utilisation conceptuelle suppose de se servir des résultats de recherche à des fins d’acquisition de savoir général; les résultats influencent les actions, mais bien moins directement, et de manière bien moins précise que dans le cas de l’utilisation instrumentale. L’utilisation symbolique suppose d’utiliser les résultats de la recherche afin de légitimer et de maintenir des positions prédéterminées (Beyer, 1997).

Composantes d’une méthode efficace de TC

Un transfert des connaissances efficace débute par une compréhension des données probantes et de l’objet et des avantages qu’elles auront pour d’autres personnes (principal message; ce qui est communiqué). Un transfert des connaissances efficace exige également de prêter attention au langage utilisé pour communiquer la preuve (langage clair), les préférences de l’utilisateur des connaissances quant au format adopté pour les transmettre (p. ex., oral, écrit, visuel; la manière dont le message est communiqué) et le canal par lequel il est transmis (p. ex., radio, journal, médias sociaux, en personne, bulletin de nouvelles; la manière dont le message est physiquement transmis). En dernier lieu, nous devons envisager la ou les stratégies nécessaires pour atteindre l’objectif de TC (p. ex., webinaire, rappel, brevet, leader d’opinion) et évaluer si l’objectif de TC a été atteint ou non (indicateur ou méthode de mesure).

Commencer par un objectif de TC

Les stratégies que nous utilisons pour communiquer les « messages principaux » des résultats de la recherche sont liées à la raison d’être de la communication. Comme dans toute communication, le transfert des connaissances a toujours au moins une raison d’être ou un objectif de transfert des connaissances. Les communications que nous effectuons chaque jour ont une raison d’être qui est soit d’informer, de déclarer, d’exprimer des sentiments, d’inspirer, d’instruire, etc. Lorsque nous partageons des connaissances émanant de la recherche (connaissances éclairées par des données probantes), nous les transmettons en ayant une intention qui est directement liée au contexte.

Le contexte entourant la communication du transfert des connaissances implique que nous ayons tiré des conclusions des données probantes de manière suffisante, que nous ayons conscience de leur utilisation potentielle (conceptuelle, symbolique, instrumentale), qu’elles soient transmises selon l’éthique et en étant conscient des manières, dont l’utilisateur des connaissances pourra y accéder, les comprendre et tirer parti de celles-ci.

KT Activities are guided by KT Goals

Les objectifs d’un transfert de connaissances consistent à : susciter une sensibilisation et un intérêt; étayer la recherche dans le but d’accroître la base des connaissances scientifiques; conforter le pouvoir décisionnel; faciliter les changements de pratique, de comportement ou de politique; ou à contribuer à la commercialisation ou à la conversion technologique. Lorsque nous partageons des preuves de recherche, nous le faisons avec au moins l’un de ces objectifs à l’esprit.

Pour obtenir les résultats escomptés en matière de modification des pratiques, des comportements ou des politiques, il faut d’abord participer à transmettre de manière adéquate les données probantes en vue d’informer, de sensibiliser et de modifier les attitudes (susciter l’approbation) et d’éclairer la prise de décisions. Ce ne sont pas toutes les preuves ayant été transmises dans le but de sensibiliser davantage ou d’informer qui sont prêtes à être appliquées. Ceci ne minimise pas pour autant la fonction informative qu’elles ont auprès de l’utilisateur de connaissances.

Le transfert des connaissances fait partie d’un continuum; chaque objectif de TC au sein du continuum est lié à la valeur de la preuve et à son utilisation potentielle ou à l’avantage qu’elle procure d’être partagée. Il est tout à fait approprié de partager les leçons qui ont été tirées d’une étude isolée, ce que nous faisons d’ailleurs en la publiant dans une revue à comité de lecture ou en la présentant lors d’une conférence. Pour le faire de manière éthique, il nous faut être soucieux des limites de ce que nous savons, de la manière dont ce savoir peut être interprété et quels pourront être les avantages pour les utilisateurs de ces connaissances. En revanche, lorsque les données probantes issues de notre recherche ont pour intention d’entraîner une certaine pratique, un comportement ou un changement de politique, nous nous devons de tenir cette preuve à des normes exigeantes en ce qui concerne sa validité, sa qualité et sa rigueur. S’impliquer avec l’intention de changer la manière dont quelqu’un se comporte doit être basé sur des preuves bien établies qui ont été reproduites dans le cadre d’études de grande qualité. Les revues systématiques contribuent à nous aider à identifier une telle preuve. 

Comme dans tout domaine scientifique, la compréhension évolue et les concepts progressent. Le domaine du transfert des connaissances a évolué de manière importante et continue dans ce sens. Peut-être que plus de clarté dans la terminologie nous aidera à nous mettre à l’unisson, dans tous les secteurs et disciplines qui cherchent à augmenter l’incidence de nouvelles connaissances.

Remarque : Cette conception de la terminologie du transfert des connaissances est disponible en plusieurs versions, y compris sous forme du modèle de planification du transfert des connaissances [Knowledge Translation Planning Template] (Barwick, 2008, 2013) et de deux modules d’apprentissage électronique (voir les références).

 


Références (en anglais seulement)

Barwick, M. (2008, 2013) Knowledge Translation Planning Template. Toronto ON: The Hospital for Sick Children. Available from: http://www.melaniebarwick.com/training.php

Barwick, M. (2016). Building Scientist Capacity in Knowledge Translation: Development of the Knowledge Translation Planning Template. Technology Innovation Management Review, 6(9): 9-15

Barwick, M., Filipovic, S., McMillen, K., Metler, S., & Warmington, K. (2017) Working with the KT Planning Template. E-learning module. www.melaniebarwick.com/training.php

Barwick, M., Filipovic, S., McMillen, K., Metler, S., & Warmington, K. (2017) Introduction to knowledge translation. E-learning module. www.melaniebarwick.com/training.php

Eccles, M. P., and Mittman, B. S. (2006). Welcome to implementation science. Implementation Science, 1(1), doi: 10.1186/1748-5908-1-1.

Graham I, Logan J, Harrison M, Straus S, Tetroe J, Caswell W, Robinson N. (2006). Lost in knowledge translation: time for a map? Journal of Continuing Education in the Health Professions, 26, 13-24. 10.1002/chp.47.

Nilsen, P. (2015). Making sense of implantation theories, models, and frameworks. Implementation Science, Apr 21;10:53. doi: 10.1186/s13012-015-0242-0.

Powell, B. J., McMillen, J. C., Proctor, E. K., Carpenter, C. R., Griffey, R. T., Bunger, A. C., ... York, J. L. (2012). A compilation of strategies for implementing clinical innovations in health and mental health. Medical Care Research and Review69(2), 123-157. DOI: 10.1177/1077558711430690

Powell, B. J., Waltz, T. J., Chinman, M.J., Damschroder, L. J., Smith, J. L., Matthieu, M. M., Proctor, E.K., Kirchner, J.E. (2015). A refined compilation of implementation strategies: results from the Expert Recommendations for Implementing Change (ERIC) project. Implementation Science, Feb 12;10:21. doi: 10.1186/s13012-015-0209-1.

Scott, S.D., Albrecht, L., O'Leary, K., Ball, G.D., Hartling, L,, Hofmeyer, A., Jones, C.A., Klassen, T.P., Kovacs Burns, K., Newton, A.S., Thompson, D., Dryden, D.M. (2012). Systematic review of knowledge translation strategies in the allied health professions. Implementation Science, Jul 25;7:70. doi: 10.1186/1748-5908-7-70.

Thomas, J., and McDonagh, D. (2013). Shared language: Towards more effective communication. Australas Medical Journal, 6(1):46–54.


* « Ce que nous nommons rose sous tout autre nom sentirait aussi bon. » est une référence populaire à la pièce Roméo et Juliette de William Shakespeare, dans laquelle Juliette semble soutenir que peu importe le fait que Roméo appartienne à la maisonnée des principaux rivaux de sa famille, les Montague, le fait en soit qu’il s’appelle « Montague ».


À PROPOS DE L’AUTEUR

Melanie Barwick, Ph. D , CPsych est préposée principale à la recherche du Child Evaluative Sciences Program au Research Institute et chef de la Child and Youth Mental Health Research Unit (CYMHRU) au Service de psychiatrie à l’hôpital des enfants malades SickKids. Elle est également affiliée au SickKids’ Learning Institute, institut où elle offre du perfectionnement professionnel en transfert de connaissances, et au Centre for Global Child Health comme scientifique et membre de l’équipe de direction. Elle est professeure agrégée du Département de psychiatrie et de la Dalla Lana School of Public Health à l’Université de Toronto. Elle préside le Creative Professional Activity Committee du Département de psychiatrie et est membre du Departmental Promotions Committee. Elle siège également, à titre de membre actif, au conseil d’administration du Wisdom2Action Network Centre of Excellence et de celui d’AMREF Canada. Elle est également corédactrice du journal, Evidence & Policy.